Ce que dit le mot, et ce que disent les textes
La coeducation n'est pas la cooperation, ni la participation, ni le partenariat, et il faut tenir ces distinctions en dissertation. La participation designe la presence des parents dans les instances ; le partenariat suppose des partenaires deja constitues et des objectifs negocies ; la coeducation affirme quelque chose de plus fort et de plus derangeant : deux instances educatives coexistent, la famille et l'ecole, aucune ne subsume l'autre, et l'enfant est eduque par les deux simultanement. Le terme vient historiquement des pedagogies de l'Education nouvelle et de l'education populaire avant d'etre repris par l'institution.
Le mouvement est tardif. L'ecole republicaine s'est en partie construite contre l'influence familiale : arracher l'enfant aux prejuges du milieu etait un objectif assume. Les parents entrent dans les instances des etablissements a la fin des annees 1960, dans le prolongement de mai 1968. La loi d'orientation du 10 juillet 1989 fait des parents des membres a part entiere de la communaute educative. Un decret de 2006 renforce les droits des parents et de leurs associations. La loi du 8 juillet 2013 d'orientation et de programmation pour la refondation de l'Ecole de la Republique installe explicitement le terme de coeducation, prevoit qu'un espace soit mis a la disposition des parents dans les etablissements, et fait de la relation aux familles un axe de la reussite educative.
Cote metier, le referentiel de competences des metiers du professorat et de l'education (2013) comporte une competence commune consacree a la cooperation avec les parents d'eleves. La circulaire de missions des conseillers principaux d'education du 10 aout 2015 place explicitement la relation avec les familles dans le perimetre du CPE, au titre du suivi des eleves et de la politique educative de l'etablissement.
Un conseil de methode : dater le mot, c'est deja problematiser. Si la coeducation apparait dans les textes en 2013, c'est que le probleme, lui, etait pose depuis longtemps sans reponse ; et un mot inscrit dans la loi ne cree pas la relation qu'il nomme.
La « demission parentale » : anatomie d'une categorie professionnelle
L'expression circule dans les salles des professeurs, les rapports de conseil de classe, parfois les dossiers disciplinaires. Elle a une fonction : elle explique l'echec en le situant hors de l'ecole, et elle exonere l'etablissement. Sociologiquement, ce n'est pas un concept mais un jugement professionnel, et c'est comme tel qu'il faut le traiter dans une copie.
Bernard Lahire lui porte le coup decisif dans Tableaux de familles (1995). En reconstruisant les configurations familiales d'eleves de milieux populaires, il observe des parents qui accordent a l'ecole une importance considerable, y compris chez ceux que l'institution designe comme absents. Ce qui manque n'est pas la volonte mais les ressources d'ajustement : maitrise de l'ecrit, disponibilite du temps, familiarite avec les codes, capacite a transformer une exigence morale en pratique scolaire efficace. Lahire montre aussi des reussites improbables, ce qui interdit tout determinisme mecanique.
Severine Kakpo prolonge la demonstration sur un terrain tres concret, les devoirs a la maison : les familles populaires s'y investissent souvent davantage que les familles favorisees, achetent des manuels, font reciter, controlent. Mais cet investissement, calque sur une representation ancienne du travail scolaire, peut entrer en concurrence avec les attentes reelles de l'ecole et desorganiser le travail de l'enfant. On ne peut donc pas lire l'intensite de l'engagement dans ses effets.
Reste a expliquer le retrait observable. Perier et Thin apportent la reponse : la rencontre avec l'ecole est, pour beaucoup de parents populaires, une experience de disqualification. On y parle une langue qui n'est pas la leur, on y evoque leur enfant devant des inconnus, on y ravive leur propre scolarite. S'ajoutent des obstacles materiels que le candidat doit nommer : horaires postes, travail de nuit, garde des plus jeunes, transport, langue. Le retrait est alors une conduite d'evitement rationnelle, parfois une forme de respect de la frontiere entre les mondes, jamais une indifference.
Le malentendu : deux logiques, pas un deficit
Daniel Thin propose la formule la plus operatoire : il ne s'agit pas d'une carence familiale face a une norme scolaire, mais d'une confrontation de logiques socialisatrices. La logique scolaire est ecrite, explicitee, differee, elle exige de justifier, d'anticiper, de raisonner sur des objets detaches du contexte. Les logiques familiales populaires sont davantage orales, immediates, pratiques, appuyees sur l'exemple et la contrainte directe. Le desaccord porte moins sur les fins, largement partagees, que sur les moyens et les manieres.
Basil Bernstein eclaire le mecanisme : plus l'ecole devient invisible dans ses regles, plus elle avantage les familles qui les connaissent deja. Les travaux du courant ESCOL, avec Elisabeth Bautier, Jean-Yves Rochex et Stephane Bonnery, en tirent la notion de malentendu socio-cognitif : l'eleve fait bien ce qu'on lui demande, mais dans un autre registre que celui attendu. Ce malentendu se rejoue mot pour mot dans la relation aux parents, quand un compte rendu de conseil de classe suppose connus l'orientation, les competences, les dispositifs, les sigles.
Annette Lareau donne un point de comparaison utile pour l'ouverture ou la conclusion : les classes moyennes pratiquent une cultivation concertee qui entraine l'enfant a interpeller l'institution et a negocier, quand les milieux populaires transmettent plutot le respect de l'autorite scolaire et la separation des spheres. Deux ethos educatifs coherents, dont un seul est recompense par l'ecole.
Consequence pour la copie : le vocabulaire du manque (les parents « ne savent pas », « n'ont pas les codes ») doit etre manie avec precaution. Il est descriptivement juste et normativement piegeux ; il reconduit la hierarchie qu'il pretend expliquer.
Les formes de participation et leur ambivalence
Trois registres coexistent, qu'il faut distinguer. La representation d'abord : elections de representants de parents, sieges au conseil d'administration, au conseil de classe, au conseil de discipline, presence d'au moins un parent en commission educative ; les federations, FCPE et PEEP principalement, structurent ce niveau. La participation electorale y est nettement plus faible dans le second degre que dans le premier, et les representants elus sont socialement peu representatifs de l'ensemble des familles.
L'information individuelle ensuite : bulletins, carnet de correspondance, appels, rendez-vous, applications de vie scolaire. Ce registre s'est massivement numerise, ce qui produit un effet paradoxal : la transmission est instantanee, la relation ne s'ameliore pas necessairement, et la notification automatique d'une absence ou d'une note peut fonctionner comme un rappel a l'ordre permanent adresse a des familles qui ne peuvent pas y repondre.
Les dispositifs de rapprochement enfin : reunions de rentree, remise des bulletins en main propre, espace parents, cafes des parents, mallette des parents, actions d'alphabetisation et d'accueil des parents allophones. L'evaluation de la mallette des parents, conduite par des economistes de l'education, a montre des effets mesurables sur l'absenteisme et les comportements perturbateurs, y compris par diffusion vers des eleves dont les parents n'avaient pas participe : preuve qu'un dispositif bien concu produit des effets, et non simplement du lien.
L'ambivalence doit etre nommee. Toute ouverture profite d'abord a ceux qui savent s'en saisir, comme le montrent les travaux d'Agnes van Zanten sur les strategies des classes moyennes. Un dispositif de coeducation non cible peut donc creuser l'ecart qu'il pretend reduire. Et sur l'autre versant, Francois Dubet rappelle que le rapprochement produit aussi le parent-usager, qui conteste la note et la sanction au nom d'un droit de client : la coeducation n'est pas un progres lineaire.
Ce que la coeducation ne doit pas devenir
Premier devoiement : la sous-traitance. Convoquer un parent pour qu'il « fasse quelque chose » a propos d'un comportement en classe transforme la coeducation en delegation de la discipline scolaire au domicile. L'ecole demande alors a la famille de resoudre un probleme qui se produit dans un espace ou elle n'est pas.
Deuxieme devoiement : le controle. Jacques Donzelot a montre, a propos des institutions du XIXe et du XXe siecle, comment l'ouverture aux familles populaires a fonctionne comme un dispositif de normalisation de la vie privee. La montee de la « parentalite », analysee par Gerard Neyrand et Catherine Sellenet, prolonge cette logique : les parents sont evalues a l'aune de competences dont ils n'ont pas fixe la definition. Les stages de responsabilite parentale et, avant son abrogation en 2013, la suspension des allocations familiales pour absenteisme relevaient de cette pente punitive.
Troisieme devoiement : le brouillage des places. La coeducation ne consiste pas a faire du parent un auxiliaire pedagogique ni de l'enseignant un educateur familial. Elle suppose au contraire que chacun tienne sa place et la rende lisible a l'autre. La formule utile pour une copie : la coeducation est une reconnaissance mutuelle de competences distinctes, pas une fusion des roles.
Ces trois derives fournissent une partie critique solide, et evitent la copie exclusivement laudative que le jury redoute autant que la copie deploratrice.
Le CPE, interlocuteur privilegie : ce que cela engage
Le CPE occupe une position singuliere : il parle des eleves sans parler des notes. Il est le plus souvent le premier appelant, pour une absence, un retard, un incident, et le premier recevant lorsqu'une famille pousse la porte de l'etablissement. C'est aussi lui qui organise les elections de representants de parents, prepare l'accueil des familles de sixieme ou de seconde, anime l'espace parents, prepare le conseil de classe et la commission educative, et accompagne une famille dans la comprehension d'une procedure disciplinaire.
Cette position a un cout : si tous les contacts sont des contacts de probleme, la relation est saturee par le registre du reproche avant meme d'exister. Le premier levier concret est donc le motif du contact. Appeler pour signaler un progres, une prise de responsabilite, une bonne nouvelle, cree la reserve de confiance qui rendra possible l'appel difficile suivant.
Deuxieme levier : le cadre de la rencontre. Une convocation collective a dix-huit heures dans une salle de cours n'a pas le meme effet qu'un rendez-vous individuel a un horaire negocie, dans un lieu neutre, sans public. Le retrait des familles est aussi un effet du dispositif lui-meme, pas seulement des familles.
Troisieme levier : la langue. Expliciter ce qui est implicite, traduire les sigles, verifier ce qui a ete compris, ne pas confondre le silence poli avec l'accord. Quatrieme levier : ne pas faire de l'eleve l'unique canal d'information, ce que Philippe Perrenoud a decrit sous la figure du go-between, enfant messager et message. Cinquieme levier : mobiliser les tiers, assistante sociale, infirmiere, mediateurs, intervenants associatifs, dispositifs d'accueil des parents allophones, lorsque la relation directe est bloquee ; Jean-Paul Payet a montre la valeur de ces traducteurs entre deux mondes.
Dernier point, decisif pour l'oral comme pour l'ecrit : le CPE travaille aussi sur ses collegues. Faire circuler dans l'equipe l'idee que l'absence a la reunion ne mesure pas l'interet, c'est deja de la coeducation, car cela modifie ce que l'equipe ecrit et dit sur les eleves concernes.
Les auteurs à citer
- Bernard Lahire, Tableaux de familles (1995)
- Refute la these de la demission parentale : par l'enquete sur des familles populaires, il montre des configurations familiales ou l'attente scolaire est forte, et fait de la « demission » une categorie construite par les professionnels, non un fait observe.
- Pierre Perier, Ecole et familles populaires. Sociologie d'un differend (2005) ; Des parents invisibles (2019)
- Nomme la relation ecole-familles populaires un « differend » : non un conflit d'interets mais une asymetrie de langage et de legitimite, ou l'un des deux camps ne dispose pas des mots reconnus pour dire son point de vue.
- Daniel Thin, Quartiers populaires. L'ecole et les familles (1998)
- Analyse la rencontre comme une « confrontation de logiques socialisatrices » : la logique scolaire, ecrite, differee, explicite, se heurte a des logiques familiales orales, immediates, pratiques ; aucune n'est une absence de logique.
- Severine Kakpo, Les devoirs a la maison (2012)
- Montre la mobilisation intense des familles populaires autour du travail scolaire, mais avec des methodes (repetition, controle, achat de manuels) desajustees aux attentes implicites de l'ecole : l'investissement existe et peut desservir l'eleve.
- Francois Dubet (dir.), Ecole, familles : le malentendu (1997)
- Etablit que le malentendu est structurel, et pointe le risque inverse du retrait : le parent-usager, consommateur d'ecole, qui conteste la note et la sanction au nom d'un droit de client.
- Cleopatre Montandon et Philippe Perrenoud, Entre parents et enseignants : un dialogue impossible ? (1987)
- Ouvrage fondateur du champ francophone ; Perrenoud y forge l'image de l'enfant « go-between », a la fois messager et message entre deux mondes, ce qui invalide toute communication qui reposerait sur le seul carnet de correspondance.
- Jacques Donzelot, La Police des familles (1977)
- Fournit l'argument critique decisif : l'ouverture des institutions aux familles populaires a historiquement fonctionne comme un dispositif de normalisation ; la coeducation peut etendre le regard scolaire sur la vie privee.
- Basil Bernstein
- Par les codes sociolinguistiques et la pedagogie invisible, explique pourquoi l'implicite scolaire, presente comme une ouverture, avantage les familles qui en partagent deja les regles.
- Stephane Bonnery, Comprendre l'echec scolaire (2007), et les travaux du courant ESCOL (Bautier, Rochex)
- Etablissent la notion de malentendu socio-cognitif : l'eleve et sa famille prennent au serieux la consigne scolaire, mais pas dans le registre attendu ; le desaccord porte sur ce que l'ecole demande vraiment.
- Agnes van Zanten, L'ecole de la peripherie (2001), Choisir son ecole (2009)
- Decrit les strategies scolaires des classes moyennes : l'ouverture de l'ecole aux parents beneficie d'abord aux mieux dotes, ce qui oblige a poser la coeducation comme un probleme d'egalite et pas seulement de dialogue.
- Annette Lareau, Unequal Childhoods (2003)
- Oppose la « cultivation concertee » des classes moyennes, qui entraine l'enfant a interpeller l'institution, a la logique de croissance naturelle des milieux populaires, qui enseigne le respect de la frontiere entre la maison et l'ecole.
- Jean-Paul Payet
- Deplace la question du dialogue vers celle de la reconnaissance, et souligne le role des tiers (mediateurs, intervenants associatifs) capables de traduire d'un monde a l'autre lorsque la relation directe est bloquee.
- Catherine Sellenet et Gerard Neyrand
- Analysent la montee de la « parentalite » et l'injonction qui l'accompagne : les parents sont sommes d'etre competents selon des normes qu'ils n'ont pas fixees, ce qui alimente le retrait.
Les tensions à exploiter en dissertation
Une problématique naît d'une opposition entre deux exigences légitimes. Celles-ci sont utilisables telles quelles.
- Reconnaissance ou controle : la coeducation associe-t-elle les familles comme educatrices legitimes, ou etend-elle le regard normalisateur de l'ecole sur la vie privee, dans la continuite de ce que decrit Donzelot ?
- Rapprocher pour egaliser ou rapprocher pour differencier : l'ouverture de l'ecole aux parents beneficie d'abord a ceux qui en maitrisent les codes (van Zanten), au risque de creuser l'ecart que la coeducation pretend combler.
- Partenaire ou usager : la reconnaissance du parent produit-elle un coeducateur, ou le consommateur d'ecole qui conteste la note et la sanction, tel que Dubet le decrit ?
- Partage des roles ou brouillage des places : jusqu'ou la famille peut-elle etre associee au travail scolaire sans devenir un auxiliaire pedagogique, ce que Kakpo montre inegalitaire dans ses effets ?
- Deficit ou difference : faut-il analyser la distance des familles populaires en termes de manque de ressources, ou en termes de logiques socialisatrices concurrentes (Thin), au risque, dans le premier cas, de reconduire la hierarchie que l'on denonce ?
Ce que ça change pour un CPE
Un CPE rencontre ce sujet des le premier appel de la journee. Une eleve de quatrieme accumule les absences le vendredi ; les messages automatiques partent, personne ne rappelle, l'equipe conclut que « la famille ne suit pas ». La mere travaille en horaires postes et ne lit pas facilement le francais ecrit ; sa fille garde son frere le vendredi matin. L'analyse en termes de demission conduit a un signalement, l'analyse en termes de differend conduit a un rendez-vous a un horaire compatible, avec un tiers traducteur si necessaire, et a une solution de garde cherchee avec l'assistante sociale. Concretement, la coeducation se joue dans des decisions minuscules et repetees : qui appelle, pour quel motif, a quelle heure, dans quelle langue, dans quelle piece, et ce que le CPE dit de cette famille en salle des professeurs le lendemain.
À retenir
- La coeducation n'est ni la delegation de la discipline aux familles, ni la simple information : c'est la reconnaissance de deux instances educatives distinctes, aux logiques irreductibles. La loi du 8 juillet 2013 installe le mot ; elle ne resout pas le probleme.
- L'absence des parents aux reunions ne mesure pas leur interet pour la scolarite. Lahire, Perier, Thin et Kakpo etablissent l'inverse : forte attente scolaire, forte mobilisation, mais desajustee aux codes de l'institution. Confondre les deux est une faute d'analyse et une faute professionnelle.
- La categorie de « demission parentale » est une categorie indigene des professionnels, pas un concept sociologique. En dissertation, elle s'analyse comme un symptome de la distance sociale, jamais comme une cause.
- Rapprocher l'ecole des familles peut accroitre les inegalites : les dispositifs de participation profitent d'abord a ceux qui en maitrisent deja les codes. Toute proposition doit repondre a cette objection.
- Le CPE est le premier interlocuteur des familles, souvent dans le registre du probleme (absence, retard, incident). Sa marge d'action est la : changer le motif de l'appel, le lieu de la rencontre, la langue employee.