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Histoire du systeme educatif francais, de Jules Ferry a aujourd'hui

Le systeme educatif francais ne s'est pas construit d'un bloc : il s'est fait par superposition d'ordres separes, puis par unification laborieuse, puis par massification, puis par pilotage. Chaque strate a laisse des tensions vives, que les reformes actuelles rejouent souvent sans le dire. Pour le concours, cette histoire est moins une frise a reciter qu'un stock d'arguments : elle permet de montrer qu'un probleme scolaire a une genealogie, donc des solutions deja essayees et deja discutees.

L'ecole de Ferry : instruire le citoyen, sans unifier le systeme

Les lois scolaires de la Troisieme Republique achevent un mouvement commence sous la monarchie de Juillet : loi Guizot en 1833 pour l'ecole primaire de garcons, loi Falloux en 1850 qui garantit la liberte de l'enseignement, loi Duruy en 1867 pour les filles. La rupture ferryste tient a trois principes que la loi du 16 juin 1881 et celle du 28 mars 1882 installent ensemble : la gratuite de l'enseignement primaire public, l'obligation d'instruction de 6 a 13 ans, la laicite des programmes. La laicisation du personnel vient plus tard, avec la loi Goblet de 1886. Il faut tenir cette chronologie fine : la laicite ferryste est un processus, non un acte.

Le contenu du projet est politique avant d'etre pedagogique. Il s'agit de former des citoyens capables d'exercer le suffrage universel et de fonder une morale commune independante des Eglises. La Lettre aux instituteurs de 1883 est explicite sur ce point : l'instituteur enseigne une morale que les peres de famille pourraient tous accepter. Durkheim, dans L'Education morale, donne a cette morale laique son assise sociologique : la societe elle-meme est l'objet du respect que la religion attribuait a Dieu.

Mais Ferry n'unifie rien. Il perfectionne un ordre primaire qui reste separe de l'ordre secondaire : le primaire est gratuit, populaire, terminal, prolonge par les ecoles primaires superieures et les ecoles normales ; le secondaire est payant, bourgeois, et conduit seul au baccalaureat et a l'universite. Deux ordres paralleles, deux corps enseignants, deux cultures. Cette architecture est le vrai heritage de la periode, et le probleme que tout le XXe siecle va essayer de resoudre.

L'obsession de l'ecole unique (1918-1959)

L'idee d'ecole unique nait de la Premiere Guerre mondiale. Les Compagnons de l'Universite nouvelle, officiers issus de milieux differents, tirent de l'experience des tranchees un argument democratique : l'egalite devant la mort rend indefendable l'inegalite devant l'ecole. Leur programme est simple : un tronc commun, une selection sur le merite et non sur la fortune, la gratuite du secondaire. Cette gratuite est acquise par etapes au tournant des annees 1930.

Le Front populaire prolonge la scolarite obligatoire jusqu'a 14 ans en 1936 et Jean Zay tente d'introduire des classes d'orientation destinees a differer le tri : le projet ne va pas au bout. La synthese doctrinale vient apres-guerre avec le plan Langevin-Wallon, remis en 1947, jamais applique. Il pose l'egale dignite de toutes les taches sociales, une culture generale commune, une orientation progressive et continue, l'obligation prolongee. Il reste la reference a laquelle se mesurent toutes les reformes ulterieures, y compris celles qui le trahissent.

Deux logiques s'affrontent des ce moment et n'ont jamais cesse de s'affronter. L'une veut ouvrir le secondaire aux meilleurs eleves du peuple : c'est la meritocratie, l'ecole qui recrute une elite plus large. L'autre veut supprimer les ordres et donner a tous la meme scolarite : c'est l'ecole unique proprement dite. La premiere sauve les hierarchies en les rendant plus justes ; la seconde les conteste. La France a longtemps oscille entre les deux, ce qui explique la forme hybride de son college.

L'unification par etapes : Berthoin, Fouchet, Haby (1959-1977)

Trois moments, et non une date, produisent le college unique. L'ordonnance Berthoin de janvier 1959 porte la scolarite obligatoire a 16 ans, mais pour les enfants entrant a l'ecole cette annee-la : l'effet reel commence en 1967. La reforme Fouchet, en 1963, cree les colleges d'enseignement secondaire, qui rassemblent dans un meme etablissement des filieres restees distinctes. La loi Haby du 11 juillet 1975 supprime enfin ces filieres et institue le college unique, applique progressivement a partir de 1977.

Il faut voir ce que cette unification unifie et ce qu'elle laisse intact. Elle unifie le cadre : meme etablissement, meme cursus, meme diplome de fin de college. Elle n'unifie ni les pratiques pedagogiques, ni les representations des enseignants, ni les debouches. Le college devient une structure commune peuplee d'eleves aux trajectoires deja tres inegales, et il herite d'un modele pedagogique concu pour le secondaire d'elite : le petit lycee etendu a tous.

De la vient une critique recurrente, portee aussi bien a droite qu'a gauche mais pour des raisons opposees. Pour les uns, le college unique nivelle et sacrifie les meilleurs ; pour les autres, il fait semblant d'unifier et sanctionne comme un echec personnel ce qui est une inegalite sociale. Antoine Prost note que l'on a fait entrer tout le monde dans une institution qui n'avait pas ete pensee pour tout le monde. Cette phrase resume le probleme que le college francais n'a toujours pas resolu.

La massification et ses effets : democratisation ou deplacement des inegalites ?

Le fait quantitatif est massif. En une generation, l'acces au baccalaureat passe d'environ un jeune sur cinq au debut des annees 1970 a environ quatre sur cinq aujourd'hui, avec un tournant net apres 1985, lorsque l'objectif de conduire 80 % d'une classe d'age au niveau du baccalaureat est fixe et que le baccalaureat professionnel est cree. Le second degre change de nature : il devient un enseignement de masse.

Le desaccord sociologique porte sur l'interpretation. Bourdieu et Passeron, dans Les Heritiers puis La Reproduction, soutiennent que l'ecole formellement ouverte reproduit les inegalites en imposant comme naturelle la culture des classes dominantes : la violence symbolique fait accepter l'echec a ceux qui le subissent. Boudon, dans L'Inegalite des chances, refuse cette explication culturelle et l'explique par des decisions rationnelles prises depuis des positions inegales : a resultats identiques, les familles n'arbitrent pas de la meme facon entre risque, cout et benefice attendu.

Pierre Merle fournit la distinction qui permet de trancher analytiquement : democratisation quantitative, qualitative, segregative. Le cas francais releve surtout de la troisieme : tous montent, mais les groupes sociaux se redistribuent entre filieres, series, options et etablissements. Marie Duru-Bellat ajoute l'effet d'inflation scolaire : quand les titres se multiplient, leur valeur relative baisse et la selection se deplace en aval. Baudelot et Establet, qui avaient decrit deux reseaux de scolarisation en 1971, montrent en 1989 avec Le Niveau monte que la these du declin ne resiste pas aux donnees.

Consequence pour la copie : la massification ne se juge pas au nombre d'eleves mais a l'endroit ou le tri s'opere. Il s'est deplace du seuil d'entree vers l'orientation, du diplome vers la filiere, de l'ecole vers l'etablissement.

Decentralisation, etablissement, autonomie (1982-2005)

Le tournant institutionnel des annees 1980 est aussi important que les reformes de structure. Les lois de decentralisation, notamment celle du 22 juillet 1983, repartissent les charges : les communes pour les ecoles, les departements pour les colleges, les regions pour les lycees. L'Etat garde les personnels et les programmes. En 1985, les colleges et lycees deviennent des etablissements publics locaux d'enseignement, dotes d'un conseil d'administration et d'un budget propre : un echelon de decision apparait entre le ministere et la classe.

La loi d'orientation du 10 juillet 1989 consacre cet echelon avec le projet d'etablissement, tout en affirmant que l'eleve est au centre du systeme educatif et que l'education est la premiere priorite nationale. La loi Fillon du 23 avril 2005 y ajoute le conseil pedagogique et surtout le socle commun de connaissances et de competences, qui deplace la norme : ce que l'ecole doit garantir n'est plus un temps de scolarite mais un ensemble d'acquis.

L'autonomie est une notion a double face, et c'est precisement ce qui la rend utile en dissertation. Elle peut etre lue comme une liberte professionnelle : adapter l'action educative aux eleves reels. Elle peut aussi etre lue comme un instrument de gouvernement : on delegue la mise en oeuvre et on controle par les resultats, ce que Christian Maroy et Nathalie Mons analysent comme la gouvernance par les resultats. Agnes van Zanten montre par ailleurs que l'autonomie, combinee aux strategies des familles decrites par Robert Ballion des 1982, alimente la concurrence entre etablissements et la segregation locale.

De l'egalite d'acces a l'obligation de resultats (1989 a aujourd'hui)

Le systeme a change de critere de justice. Longtemps, il suffisait d'ouvrir : garantir a chacun l'acces a une scolarite plus longue. Depuis les annees 1990-2000, l'exigence porte sur ce que les eleves ont effectivement acquis. Plusieurs elements convergent : le socle commun de 2005, refondu en 2013 en socle commun de connaissances, de competences et de culture par la loi de refondation du 8 juillet 2013 ; la loi organique relative aux lois de finances de 2001, pleinement appliquee a partir de 2006, qui soumet le budget de l'education a des objectifs et des indicateurs de performance ; les enquetes internationales de l'OCDE depuis 2000, qui installent la comparaison comme argument politique.

L'education prioritaire illustre le glissement. Les zones d'education prioritaire creees en 1981 par Alain Savary reposent sur un principe de discrimination positive territoriale : donner plus a ceux qui ont moins. Le probleme, constamment discute depuis, est celui de son efficacite reelle et de l'effet de stigmatisation attache au label. Georges Felouzis, Francoise Liot et Joelle Perroton ont montre la concentration sociale et ethnique de certains colleges : la question de la composition des publics devient centrale.

Francois Dubet formule la critique la plus utile a une dissertation. L'egalite des chances, dit-il dans L'Ecole des chances, est une justice des vainqueurs : elle legitime les inegalites de resultat pourvu que la competition soit loyale, et laisse les vaincus sans defense. Il lui oppose une egalite des places, qui reduit l'ecart entre les positions plutot que d'organiser une course equitable vers des positions tres inegales. Le passage a la logique de resultats peut donc etre lu comme un progres de l'exigence ou comme le raffinement d'une meritocratie inchangee.

La loi du 26 juillet 2019 prolonge le mouvement en abaissant l'instruction obligatoire a 3 ans et en instaurant une obligation de formation jusqu'a 18 ans. On ferme les deux extremites du parcours : l'entree, ou se creusent les ecarts langagiers, et la sortie, ou se produit le decrochage.

Les auteurs à citer

Antoine Prost, Histoire de l'enseignement en France (1800-1967) et Education, societe et politiques
Reference historiographique centrale : il montre que le systeme francais s'est construit en ordres separes, et que la massification des annees 1960-1980 a fait entrer de nouveaux publics sans transformer les hierarchies internes.
Emile Durkheim, L'Evolution pedagogique en France
Fournit la profondeur historique longue : les formes scolaires francaises heritent du college jesuite et de l'universite medievale, ce qui explique la resistance des structures aux reformes.
Condorcet, Rapport sur l'organisation generale de l'instruction publique (1792)
Pose la distinction fondatrice entre instruction (que l'Etat doit) et education (qui reste aux familles) : matrice de tout le debat francais sur ce que l'ecole a le droit de transmettre.
Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron, Les Heritiers (1964), La Reproduction (1970)
L'ecole formellement egale reproduit les inegalites par la violence symbolique et l'arbitraire culturel : l'ouverture des structures ne suffit pas, elle peut meme legitimer l'echec des domines.
Raymond Boudon, L'Inegalite des chances (1973)
Contre-modele decisif : les inegalites resultent de l'agregation de decisions rationnelles prises depuis des positions sociales differentes, non d'un heritage culturel. Permet d'opposer deux explications en dissertation.
Christian Baudelot et Roger Establet, L'Ecole capitaliste en France (1971), puis Le Niveau monte (1989)
Deux positions successives du meme duo : la these des deux reseaux de scolarisation, puis la refutation statistique du declin scolaire. Utile pour montrer qu'un auteur peut deplacer sa these devant les faits.
Pierre Merle, La Democratisation de l'enseignement
Donne l'outillage conceptuel le plus operatoire : democratisation quantitative, democratisation qualitative, democratisation segregative. A mobiliser des qu'on parle de massification.
Marie Duru-Bellat, L'Inflation scolaire (2006), Les Inegalites sociales a l'ecole
Montre l'effet pervers de l'allongement des scolarites : quand tout le monde monte, la valeur relative des titres baisse et le tri se deplace vers les filieres et les etablissements.
Francois Dubet, L'Ecole des chances (2004), Le Declin de l'institution (2002)
Critique l'egalite des chances comme justice des vainqueurs et lui oppose une egalite des places ; analyse aussi la fin du programme institutionnel qui protegeait le professionnel scolaire.
Robert Ballion, Les Consommateurs d'ecole (1982)
Nomme le tournant du rapport des familles a l'ecole : l'usager devient strategique, il choisit son etablissement. Indispensable pour traiter carte scolaire et concurrence entre etablissements.
Agnes van Zanten, L'Ecole de la peripherie (2001)
Etudie les effets locaux de l'autonomie et des strategies parentales : segregation entre etablissements, adaptation des enseignants aux publics, ecarts entre la norme nationale et sa mise en oeuvre.
Georges Felouzis, Francoise Liot et Joelle Perroton, L'Apartheid scolaire (2005)
Documente la concentration ethnique et sociale dans certains colleges : la question n'est plus l'acces mais la composition sociale de l'etablissement frequente.
Nathalie Mons, Les Nouvelles Politiques educatives (2007), et les travaux de Christian Maroy sur la gouvernance par les resultats
Situent la France dans le mouvement international de l'Etat evaluateur : autonomie accrue en echange d'une reddition de comptes sur les resultats.

Les tensions à exploiter en dissertation

Une problématique naît d'une opposition entre deux exigences légitimes. Celles-ci sont utilisables telles quelles.

Ce que ça change pour un CPE

Le corps des conseillers principaux d'education nait en 1970, en remplacement des surveillants generaux, exactement au moment ou la massification fait entrer dans le second degre des publics que l'etablissement n'avait pas prevus : la fonction est un produit direct de l'histoire decrite ici, et c'est pourquoi elle est definie par une politique educative et non par une discipline. La circulaire de 1982, puis celle de missions de 2015, deplacent le centre de gravite de la surveillance vers le suivi des eleves, la collaboration pedagogique et l'organisation de la vie scolaire. Concretement, le CPE rencontre cette histoire chaque semaine. Quand il siege au conseil d'administration ou contribue au projet d'etablissement, il agit dans le cadre ouvert par la decentralisation de 1983 et l'EPLE de 1985. Quand il participe a un conseil de classe d'orientation, il se tient au point precis ou la democratisation devient segregative : c'est la que le tri social se rejoue, sous les mots du merite et du projet de l'eleve. Quand il traite un decrochage, il applique une obligation de formation jusqu'a 18 ans qui date de 2019 mais qui prolonge la prolongation de 1959. Quand il recoit une famille qui demande une derogation de secteur, il a devant lui le consommateur d'ecole de Ballion et la segregation entre etablissements decrite par van Zanten. Savoir nommer ces genealogies ne dispense pas d'agir, mais protege d'une illusion couteuse : croire que la difficulte rencontree est propre a l'etablissement, alors qu'elle est la forme locale d'une contradiction ancienne du systeme.

Le piègeReciter une frise de lois sans jamais problematiser, et surtout confondre massification et democratisation. Le jury attend l'inverse : peu de dates, mais chacune mise au service d'une demonstration. Deux erreurs de contenu reviennent aussi. D'abord attribuer a Ferry la laicite complete : les lois de 1881-1882 laicisent les programmes, c'est la loi Goblet de 1886 qui laicise le personnel. Ensuite dater le college unique de la seule loi Haby : l'unification commence en 1959 et 1963, et la loi de 1975 n'entre en vigueur que progressivement a partir de 1977.

À retenir

Aide à la révision, pas un texte officiel. Les épreuves et programmes font foi sur education.gouv.fr ; les rapports de jury disent chaque année ce qui est attendu.

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