La matrice disciplinaire : l'internat napoléonien et la logique de surveillance
Le métier a une origine identifiable : le lycée créé en 1802, organisé par le décret de 1808 sur l'Université impériale. Ce lycée est un internat à discipline quasi militaire, réglé par les roulements de tambour, les appels, les rangs et les études silencieuses. La surveillance y est le principe organisateur, non un accessoire : c'est le temps et l'espace eux-mêmes qui sont disciplinés.
Dans cette architecture, le maître d'étude, bientôt appelé répétiteur puis surveillant, occupe une position subalterne. Mal payé, mal considéré, il est la figure du pion, dont Jules Vallès, qui exerça lui-même la fonction, a donné une image durable dans la trilogie de Jacques Vingtras. Au-dessus de lui, le surveillant général tient la discipline de l'établissement sous l'autorité du censeur des études : il compte, il consigne, il punit. Sa légitimité est celle d'un ordre, pas celle d'un projet éducatif.
Guy Vincent permet de conceptualiser cette matrice avec la notion de forme scolaire : un mode de socialisation caractérisé par la soumission de tous, maîtres compris, à des règles impersonnelles. La surveillance n'y est pas l'arbitraire d'un homme, mais l'impersonnalité d'une règle. Antoine Prost, dans son Histoire de l'enseignement en France, montre que cet ordre a tenu tant que le lycée est resté un établissement de sélection sociale restreinte, homogène et consentant.
1970 : la création du corps, ou le nom avant l'identité
Le décret du 12 août 1970 crée le corps des conseillers d'éducation et des conseillers principaux d'éducation. Le titre de surveillant général disparaît ; le service de la vie scolaire remplace la surveillance générale. Il ne s'agit pas d'un simple habillage : la fonction change de statut administratif, de recrutement et d'ambition.
Ce changement s'explique par une massification. L'explosion scolaire des années 1950-1960, la réforme Berthoin de 1959, puis la loi Haby du 11 juillet 1975 instituant le collège unique font entrer dans les établissements des publics que l'ordre disciplinaire du lycée bourgeois ne peut plus tenir par simple consentement. Mai 1968 achève de délégitimer la figure du surveillant général et la verticalité qu'elle incarnait.
Mais 1970 crée un corps sans lui donner encore de doctrine. Dans la pratique des années 1970, beaucoup de conseillers d'éducation continuent d'assurer l'ancien travail sous un nouveau nom. C'est un point que le jury apprécie : le texte statutaire ne suffit jamais à produire une identité professionnelle. Le corps des conseillers d'éducation s'est ensuite éteint au profit d'un corps unique de CPE.
1982 : le texte fondateur de l'identité éducative
La circulaire du 28 octobre 1982, sous le ministère d'Alain Savary, est le véritable acte de naissance intellectuel du métier. Elle organise les responsabilités du CPE en trois domaines : le fonctionnement de l'établissement, la collaboration avec les personnels enseignants, l'animation éducative. Elle assigne au métier une finalité qui sera citée pendant trente ans : placer les élèves dans les meilleures conditions de vie individuelle et collective et de réussite scolaire.
Le geste décisif de 1982 est un refus : les responsabilités du CPE ne peuvent être réduites à la surveillance. Le texte disqualifie explicitement l'idée que le métier se résumerait au contrôle des présences et à la gestion des punitions. Il pose que la vie scolaire est un domaine éducatif à part entière, doté d'objectifs propres, et non le résidu de ce que la classe ne traite pas.
Cette identité s'inscrit ensuite dans une architecture institutionnelle nouvelle : le décret du 30 août 1985 fait de l'établissement un EPLE autonome, doté d'un projet d'établissement ; la loi d'orientation du 10 juillet 1989 place l'élève au centre du système et consacre la notion de communauté éducative ; les mobilisations lycéennes de 1990 débouchent sur les instances de représentation des élèves. Le CPE y trouve un terrain : l'apprentissage de la citoyenneté et la participation des élèves deviennent un contenu de travail, pas seulement un discours.
2015 : l'actualisation, entre politique éducative et suivi individuel
La circulaire du 10 août 2015 relative aux missions des CPE abroge et remplace celle de 1982. Elle réorganise le métier autour de trois axes : la politique éducative de l'établissement, le suivi des élèves, l'organisation de la vie scolaire. Elle s'articule au référentiel de compétences professionnelles des métiers du professorat et de l'éducation, arrêté le 1er juillet 2013 dans le sillage de la loi de refondation du 8 juillet 2013, qui comporte une partie spécifique aux CPE.
Trois inflexions méritent d'être retenues. D'abord, le CPE est présenté comme conseiller de l'ensemble de la communauté éducative, et non comme le seul auxiliaire du chef d'établissement : il est associé à la conception de la politique éducative, notamment au volet éducatif du projet d'établissement. Ensuite, la dimension pédagogique est assumée : le suivi des élèves, la contribution au parcours citoyen et à l'orientation ne sont plus périphériques. Enfin, le CPE est reconnu comme responsable de l'animation et de l'encadrement d'une équipe, celle des assistants d'éducation.
Le contexte de 2015 explique ces choix : la question du climat scolaire, portée notamment par Éric Debarbieux et par les enquêtes de victimation, a fait de la qualité des relations dans l'établissement un objet de politique publique. Le décrochage, l'absentéisme et, plus tard, le harcèlement, avec la loi du 2 mars 2022 et le programme pHARe, installent durablement le CPE au croisement du soin porté aux élèves et de la commande institutionnelle de résultats.
- 1802-1808 : lycée napoléonien, internat, maîtres d'étude
- Seconde moitié du XIXe siècle : le surveillant général tient la discipline
- 1959-1975 : massification, collège unique (loi Haby, 11 juillet 1975)
- 12 août 1970 : décret créant le corps des CE et CPE
- 28 octobre 1982 : circulaire fondatrice de l'identité éducative
- 30 août 1985 : décret EPLE ; 10 juillet 1989 : loi d'orientation
- 1er juillet 2013 : référentiel de compétences ; 10 août 2015 : circulaire missions des CPE
Contrôler ou éduquer : une tension théorique avant d'être pratique
Michel Foucault, dans Surveiller et punir (1975), fournit la critique la plus redoutable : l'école moderne y apparaît comme une institution disciplinaire, reposant sur la surveillance hiérarchique, la sanction normalisatrice et l'examen. Dans cette lecture, l'assouplissement des formes n'abolit pas le pouvoir, il le rend plus fin et plus continu. Appliqué au métier, l'argument est dérangeant : le logiciel de vie scolaire, la traçabilité des retards, le suivi individualisé peuvent constituer une surveillance plus dense que celle du surveillant général, tout en se disant éducative.
Émile Durkheim, dans L'Éducation morale, soutient exactement l'inverse : la discipline est le premier élément de la moralité, non son ennemie. La règle protège l'élève de l'illimitation de ses désirs et rend possible l'attachement au groupe, avant que l'autonomie ne devienne un but. Sans ce cadre, il n'y a pas d'éducation morale mais un abandon.
Entre les deux, la réflexion contemporaine sur la sanction et l'autorité offre au candidat des outils opératoires. Eirick Prairat distingue la punition, réaction à un trouble, de la sanction éducative, qui s'adresse à un sujet responsable, vise la réparation et la réinscription dans la loi commune. Bruno Robbes oppose l'autorité autoritariste et l'autorité évacuée à une autorité éducative, qui n'est pas un pouvoir sur mais une capacité à faire grandir. La question n'est donc jamais surveiller ou éduquer, mais : à quelles conditions un acte de contrôle devient-il éducatif ?
Gérer ou accompagner : l'épreuve contemporaine du métier
François Dubet, dans Le Déclin de l'institution, décrit l'épuisement du programme institutionnel : la légitimité n'est plus donnée par l'institution, elle doit être construite dans la relation, au cas par cas. Pour le CPE, cela signifie que l'autorité ne tient plus au titre ni au bureau, mais à la qualité de ce qui se joue dans un entretien. C'est un métier plus incertain et plus coûteux subjectivement que celui du surveillant général.
Dans le même temps, le travail se fragmente et s'administre. Le suivi des absences, les statistiques, les commissions, les rapports, la coordination d'une équipe d'assistants d'éducation occupent un temps considérable. Anne Barrère a montré combien le travail éducatif contemporain se dilate en tâches d'organisation. Le risque n'est pas le retour du pion, il est la dérive gestionnaire : un métier qui traite des flux au lieu de rencontrer des élèves.
La question sociale rappelle enfin que l'ordre scolaire n'est pas neutre. Bourdieu et Passeron, dans Les Héritiers puis La Reproduction, publiée l'année même de la création du corps, ont montré que l'école sanctionne des inégalités qu'elle a contribué à convertir en mérites. Le rapport de Jean-Paul Delahaye sur grande pauvreté et réussite scolaire, remis en 2015, rappelle que l'exigence disciplinaire frappe inégalement selon les origines sociales. Un CPE qui applique un règlement sans interroger ses effets différenciés fait de la surveillance en croyant faire de l'éducation.
Les auteurs à citer
- Antoine Prost, Histoire de l'enseignement en France 1800-1967
- Restitue la matrice disciplinaire du lycée napoléonien et montre que l'ordre scolaire a tenu tant que le public est resté socialement homogène.
- Guy Vincent, la forme scolaire
- Nomme le mode de socialisation propre à l'école : la soumission de tous à des règles impersonnelles, ce qui explique la centralité historique de la surveillance.
- Michel Foucault, Surveiller et punir (1975)
- Décrit l'école comme institution disciplinaire (surveillance hiérarchique, sanction normalisatrice, examen) et permet de soupçonner les formes douces du contrôle contemporain.
- Émile Durkheim, L'Éducation morale
- Fait de la discipline le premier élément de la moralité, contrepoint indispensable à Foucault : sans cadre, pas d'éducation morale.
- Eirick Prairat, La Sanction en éducation
- Distingue punition et sanction éducative, laquelle s'adresse à un sujet responsable et vise la réparation plutôt que la seule rétribution.
- Bruno Robbes, L'autorité éducative dans la classe
- Oppose autorité autoritariste, autorité évacuée et autorité éducative : l'autorité se construit, elle ne se décrète pas.
- François Dubet, Le Déclin de l'institution (2002)
- Montre que la légitimité n'est plus fournie par l'institution mais produite dans la relation, ce qui redéfinit entièrement le travail du CPE.
- Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron, Les Héritiers, La Reproduction (1970)
- Rappellent que l'ordre scolaire, y compris disciplinaire, n'est pas socialement neutre.
- Éric Debarbieux, travaux sur la violence et le climat scolaire
- Fonde empiriquement la notion de climat scolaire, qui légitime l'action éducative globale plutôt que la seule réaction aux incidents.
- Philippe Meirieu, Le Choix d'éduquer, Frankenstein pédagogue
- Pose la limite du projet éducatif : éduquer, c'est vouloir sans fabriquer, ce qui interdit de réduire l'élève à un comportement à corriger.
- Jean-Paul Delahaye, rapport Grande pauvreté et réussite scolaire (2015)
- Documente les effets socialement différenciés des exigences scolaires et disciplinaires.
- Jules Vallès, trilogie de Jacques Vingtras
- Donne, de l'intérieur, la figure littéraire du pion et l'humiliation attachée à la fonction de surveillance au XIXe siècle.
Les tensions à exploiter en dissertation
Une problématique naît d'une opposition entre deux exigences légitimes. Celles-ci sont utilisables telles quelles.
- Contrôler ou éduquer : la surveillance est-elle l'envers de l'éducation (Foucault) ou sa condition de possibilité (Durkheim, Prairat) ?
- Gérer ou accompagner : le suivi individualisé et sa traçabilité numérique servent-ils la relation éducative ou la remplacent-ils par une administration des flux ?
- Adjoint ou concepteur : le CPE est-il l'exécutant de la discipline voulue par le chef d'établissement, ou un cadre éducatif qui contribue à définir la politique de l'établissement ?
- Rupture ou continuité : 1970, 1982 et 2015 ont-ils aboli la fonction de surveillance, ou l'ont-ils relégitimée en la rebaptisant suivi, prévention et sécurité ?
- Autonomie visée ou autonomie prescrite : responsabiliser l'élève est-il un objectif d'émancipation ou une technique de gouvernement plus efficace que la contrainte ?
Ce que ça change pour un CPE
Un élève de troisième arrive en retard pour la cinquième fois en trois semaines. Le traitement automatique existe : le logiciel signale le seuil, une retenue se déclenche, le dossier se remplit. C'est exactement l'héritage du surveillant général, sous une forme informatisée. Le traitement éducatif suppose autre chose : un entretien, une hypothèse sur ce que le retard dit du sommeil, du trajet, de la famille ou du rapport à un enseignant, la mobilisation du professeur principal, de l'assistante sociale ou du PsyEN, et une réponse graduée qui reste une sanction mais qui s'adresse à un sujet et prévoit une réparation. Rien n'oblige le CPE à choisir la seconde voie : le règlement intérieur autorise la première, et elle coûte cinq minutes. C'est dans cet arbitrage banal, répété vingt fois par semaine, que toute l'histoire du métier se rejoue.
À retenir
- Trois dates structurent la copie : le décret du 12 août 1970 crée le corps, la circulaire du 28 octobre 1982 lui donne son identité éducative, la circulaire du 10 août 2015 l'abroge et actualise les missions autour de la politique éducative, du suivi des élèves et de l'organisation de la vie scolaire.
- La surveillance n'est pas un archaïsme dépassé : elle est le fond historique du métier, hérité du lycée napoléonien et de la forme scolaire, et elle se recompose aujourd'hui sous des formes plus douces et plus continues.
- Foucault et Durkheim fournissent le couple d'opposition le plus productif : la discipline comme technique de pouvoir contre la discipline comme condition de l'éducation morale. Prairat et Robbes permettent de dépasser l'alternative en interrogeant les conditions qui rendent un acte d'autorité éducatif.
- Le métier s'est constitué dans le sillage de la massification et de l'affaiblissement du programme institutionnel décrit par Dubet : le CPE ne reçoit plus son autorité de son titre, il la construit dans la relation.
- La menace contemporaine n'est pas le retour du pion mais la dérive gestionnaire : un métier absorbé par le traitement administratif des flux, où le temps des tâches mange le temps de la rencontre.