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Du surveillant général au CPE : histoire d'un métier et de ses tensions

Le métier naît d'une matrice disciplinaire, celle du lycée napoléonien et de son internat, avant d'être refondé par le décret de 1970, doté d'une identité éducative par la circulaire de 1982, puis actualisé par celle du 10 août 2015. Le jury attend du candidat qu'il sache d'où vient la fonction qu'il postule, et surtout qu'il refuse le récit d'un progrès linéaire allant de la surveillance vers l'éducation. La tension entre contrôler et éduquer, entre gérer des flux et accompagner des sujets, n'est pas un vestige : elle est constitutive du métier et se rejoue chaque matin au bureau de la vie scolaire.

La matrice disciplinaire : l'internat napoléonien et la logique de surveillance

Le métier a une origine identifiable : le lycée créé en 1802, organisé par le décret de 1808 sur l'Université impériale. Ce lycée est un internat à discipline quasi militaire, réglé par les roulements de tambour, les appels, les rangs et les études silencieuses. La surveillance y est le principe organisateur, non un accessoire : c'est le temps et l'espace eux-mêmes qui sont disciplinés.

Dans cette architecture, le maître d'étude, bientôt appelé répétiteur puis surveillant, occupe une position subalterne. Mal payé, mal considéré, il est la figure du pion, dont Jules Vallès, qui exerça lui-même la fonction, a donné une image durable dans la trilogie de Jacques Vingtras. Au-dessus de lui, le surveillant général tient la discipline de l'établissement sous l'autorité du censeur des études : il compte, il consigne, il punit. Sa légitimité est celle d'un ordre, pas celle d'un projet éducatif.

Guy Vincent permet de conceptualiser cette matrice avec la notion de forme scolaire : un mode de socialisation caractérisé par la soumission de tous, maîtres compris, à des règles impersonnelles. La surveillance n'y est pas l'arbitraire d'un homme, mais l'impersonnalité d'une règle. Antoine Prost, dans son Histoire de l'enseignement en France, montre que cet ordre a tenu tant que le lycée est resté un établissement de sélection sociale restreinte, homogène et consentant.

1970 : la création du corps, ou le nom avant l'identité

Le décret du 12 août 1970 crée le corps des conseillers d'éducation et des conseillers principaux d'éducation. Le titre de surveillant général disparaît ; le service de la vie scolaire remplace la surveillance générale. Il ne s'agit pas d'un simple habillage : la fonction change de statut administratif, de recrutement et d'ambition.

Ce changement s'explique par une massification. L'explosion scolaire des années 1950-1960, la réforme Berthoin de 1959, puis la loi Haby du 11 juillet 1975 instituant le collège unique font entrer dans les établissements des publics que l'ordre disciplinaire du lycée bourgeois ne peut plus tenir par simple consentement. Mai 1968 achève de délégitimer la figure du surveillant général et la verticalité qu'elle incarnait.

Mais 1970 crée un corps sans lui donner encore de doctrine. Dans la pratique des années 1970, beaucoup de conseillers d'éducation continuent d'assurer l'ancien travail sous un nouveau nom. C'est un point que le jury apprécie : le texte statutaire ne suffit jamais à produire une identité professionnelle. Le corps des conseillers d'éducation s'est ensuite éteint au profit d'un corps unique de CPE.

1982 : le texte fondateur de l'identité éducative

La circulaire du 28 octobre 1982, sous le ministère d'Alain Savary, est le véritable acte de naissance intellectuel du métier. Elle organise les responsabilités du CPE en trois domaines : le fonctionnement de l'établissement, la collaboration avec les personnels enseignants, l'animation éducative. Elle assigne au métier une finalité qui sera citée pendant trente ans : placer les élèves dans les meilleures conditions de vie individuelle et collective et de réussite scolaire.

Le geste décisif de 1982 est un refus : les responsabilités du CPE ne peuvent être réduites à la surveillance. Le texte disqualifie explicitement l'idée que le métier se résumerait au contrôle des présences et à la gestion des punitions. Il pose que la vie scolaire est un domaine éducatif à part entière, doté d'objectifs propres, et non le résidu de ce que la classe ne traite pas.

Cette identité s'inscrit ensuite dans une architecture institutionnelle nouvelle : le décret du 30 août 1985 fait de l'établissement un EPLE autonome, doté d'un projet d'établissement ; la loi d'orientation du 10 juillet 1989 place l'élève au centre du système et consacre la notion de communauté éducative ; les mobilisations lycéennes de 1990 débouchent sur les instances de représentation des élèves. Le CPE y trouve un terrain : l'apprentissage de la citoyenneté et la participation des élèves deviennent un contenu de travail, pas seulement un discours.

2015 : l'actualisation, entre politique éducative et suivi individuel

La circulaire du 10 août 2015 relative aux missions des CPE abroge et remplace celle de 1982. Elle réorganise le métier autour de trois axes : la politique éducative de l'établissement, le suivi des élèves, l'organisation de la vie scolaire. Elle s'articule au référentiel de compétences professionnelles des métiers du professorat et de l'éducation, arrêté le 1er juillet 2013 dans le sillage de la loi de refondation du 8 juillet 2013, qui comporte une partie spécifique aux CPE.

Trois inflexions méritent d'être retenues. D'abord, le CPE est présenté comme conseiller de l'ensemble de la communauté éducative, et non comme le seul auxiliaire du chef d'établissement : il est associé à la conception de la politique éducative, notamment au volet éducatif du projet d'établissement. Ensuite, la dimension pédagogique est assumée : le suivi des élèves, la contribution au parcours citoyen et à l'orientation ne sont plus périphériques. Enfin, le CPE est reconnu comme responsable de l'animation et de l'encadrement d'une équipe, celle des assistants d'éducation.

Le contexte de 2015 explique ces choix : la question du climat scolaire, portée notamment par Éric Debarbieux et par les enquêtes de victimation, a fait de la qualité des relations dans l'établissement un objet de politique publique. Le décrochage, l'absentéisme et, plus tard, le harcèlement, avec la loi du 2 mars 2022 et le programme pHARe, installent durablement le CPE au croisement du soin porté aux élèves et de la commande institutionnelle de résultats.

Contrôler ou éduquer : une tension théorique avant d'être pratique

Michel Foucault, dans Surveiller et punir (1975), fournit la critique la plus redoutable : l'école moderne y apparaît comme une institution disciplinaire, reposant sur la surveillance hiérarchique, la sanction normalisatrice et l'examen. Dans cette lecture, l'assouplissement des formes n'abolit pas le pouvoir, il le rend plus fin et plus continu. Appliqué au métier, l'argument est dérangeant : le logiciel de vie scolaire, la traçabilité des retards, le suivi individualisé peuvent constituer une surveillance plus dense que celle du surveillant général, tout en se disant éducative.

Émile Durkheim, dans L'Éducation morale, soutient exactement l'inverse : la discipline est le premier élément de la moralité, non son ennemie. La règle protège l'élève de l'illimitation de ses désirs et rend possible l'attachement au groupe, avant que l'autonomie ne devienne un but. Sans ce cadre, il n'y a pas d'éducation morale mais un abandon.

Entre les deux, la réflexion contemporaine sur la sanction et l'autorité offre au candidat des outils opératoires. Eirick Prairat distingue la punition, réaction à un trouble, de la sanction éducative, qui s'adresse à un sujet responsable, vise la réparation et la réinscription dans la loi commune. Bruno Robbes oppose l'autorité autoritariste et l'autorité évacuée à une autorité éducative, qui n'est pas un pouvoir sur mais une capacité à faire grandir. La question n'est donc jamais surveiller ou éduquer, mais : à quelles conditions un acte de contrôle devient-il éducatif ?

Gérer ou accompagner : l'épreuve contemporaine du métier

François Dubet, dans Le Déclin de l'institution, décrit l'épuisement du programme institutionnel : la légitimité n'est plus donnée par l'institution, elle doit être construite dans la relation, au cas par cas. Pour le CPE, cela signifie que l'autorité ne tient plus au titre ni au bureau, mais à la qualité de ce qui se joue dans un entretien. C'est un métier plus incertain et plus coûteux subjectivement que celui du surveillant général.

Dans le même temps, le travail se fragmente et s'administre. Le suivi des absences, les statistiques, les commissions, les rapports, la coordination d'une équipe d'assistants d'éducation occupent un temps considérable. Anne Barrère a montré combien le travail éducatif contemporain se dilate en tâches d'organisation. Le risque n'est pas le retour du pion, il est la dérive gestionnaire : un métier qui traite des flux au lieu de rencontrer des élèves.

La question sociale rappelle enfin que l'ordre scolaire n'est pas neutre. Bourdieu et Passeron, dans Les Héritiers puis La Reproduction, publiée l'année même de la création du corps, ont montré que l'école sanctionne des inégalités qu'elle a contribué à convertir en mérites. Le rapport de Jean-Paul Delahaye sur grande pauvreté et réussite scolaire, remis en 2015, rappelle que l'exigence disciplinaire frappe inégalement selon les origines sociales. Un CPE qui applique un règlement sans interroger ses effets différenciés fait de la surveillance en croyant faire de l'éducation.

Les auteurs à citer

Antoine Prost, Histoire de l'enseignement en France 1800-1967
Restitue la matrice disciplinaire du lycée napoléonien et montre que l'ordre scolaire a tenu tant que le public est resté socialement homogène.
Guy Vincent, la forme scolaire
Nomme le mode de socialisation propre à l'école : la soumission de tous à des règles impersonnelles, ce qui explique la centralité historique de la surveillance.
Michel Foucault, Surveiller et punir (1975)
Décrit l'école comme institution disciplinaire (surveillance hiérarchique, sanction normalisatrice, examen) et permet de soupçonner les formes douces du contrôle contemporain.
Émile Durkheim, L'Éducation morale
Fait de la discipline le premier élément de la moralité, contrepoint indispensable à Foucault : sans cadre, pas d'éducation morale.
Eirick Prairat, La Sanction en éducation
Distingue punition et sanction éducative, laquelle s'adresse à un sujet responsable et vise la réparation plutôt que la seule rétribution.
Bruno Robbes, L'autorité éducative dans la classe
Oppose autorité autoritariste, autorité évacuée et autorité éducative : l'autorité se construit, elle ne se décrète pas.
François Dubet, Le Déclin de l'institution (2002)
Montre que la légitimité n'est plus fournie par l'institution mais produite dans la relation, ce qui redéfinit entièrement le travail du CPE.
Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron, Les Héritiers, La Reproduction (1970)
Rappellent que l'ordre scolaire, y compris disciplinaire, n'est pas socialement neutre.
Éric Debarbieux, travaux sur la violence et le climat scolaire
Fonde empiriquement la notion de climat scolaire, qui légitime l'action éducative globale plutôt que la seule réaction aux incidents.
Philippe Meirieu, Le Choix d'éduquer, Frankenstein pédagogue
Pose la limite du projet éducatif : éduquer, c'est vouloir sans fabriquer, ce qui interdit de réduire l'élève à un comportement à corriger.
Jean-Paul Delahaye, rapport Grande pauvreté et réussite scolaire (2015)
Documente les effets socialement différenciés des exigences scolaires et disciplinaires.
Jules Vallès, trilogie de Jacques Vingtras
Donne, de l'intérieur, la figure littéraire du pion et l'humiliation attachée à la fonction de surveillance au XIXe siècle.

Les tensions à exploiter en dissertation

Une problématique naît d'une opposition entre deux exigences légitimes. Celles-ci sont utilisables telles quelles.

Ce que ça change pour un CPE

Un élève de troisième arrive en retard pour la cinquième fois en trois semaines. Le traitement automatique existe : le logiciel signale le seuil, une retenue se déclenche, le dossier se remplit. C'est exactement l'héritage du surveillant général, sous une forme informatisée. Le traitement éducatif suppose autre chose : un entretien, une hypothèse sur ce que le retard dit du sommeil, du trajet, de la famille ou du rapport à un enseignant, la mobilisation du professeur principal, de l'assistante sociale ou du PsyEN, et une réponse graduée qui reste une sanction mais qui s'adresse à un sujet et prévoit une réparation. Rien n'oblige le CPE à choisir la seconde voie : le règlement intérieur autorise la première, et elle coûte cinq minutes. C'est dans cet arbitrage banal, répété vingt fois par semaine, que toute l'histoire du métier se rejoue.

Le piègeLe piège classique est le récit du progrès : hier la surveillance, aujourd'hui l'éducation, le métier ayant heureusement dépassé ses origines répressives. C'est faux et le jury le sanctionne. La fonction de contrôle n'a jamais disparu, elle a changé de justification et d'outils : contrôle de l'assiduité, sécurisation des accès, traçabilité numérique, prévention du harcèlement. Deux erreurs matérielles accompagnent souvent ce récit : présenter la circulaire de 1982 comme le texte en vigueur alors qu'elle a été abrogée par celle du 10 août 2015, et confondre la disparition d'un titre en 1970 avec la disparition d'une fonction. Une copie solide montre que chaque texte redéfinit l'équilibre entre contrôle et éducation, sans jamais supprimer l'un des deux termes.

À retenir

Aide à la révision, pas un texte officiel. Les épreuves et programmes font foi sur education.gouv.fr ; les rapports de jury disent chaque année ce qui est attendu.

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